TEXTES

  Les fleurs les fruits, ça vient après, faut d’abord parler des racines. Des racines il y en a tout un tas de différentes: les pivotantes, les fasciculaires, les tracantes, les racines aériennes etc. Deleuze avait son délire des rhizomes et en grippe les pivots pour des raisons liées à son temps. Dans tous les cas c’est dans la terre qu’on s’ancre, et vers le soleil qu’on s’élève. J’avais donc décidé de rester chez moi (en Ardèche), soutenir les bases de mon territoire, prendre la glaise sur laquelle j’ai tant marché puis cuire au bois: un four Anagama c’est un fabricant de soleil. Pendant une semaine on dort peu, bien ancré dans la terre on finit par s’élever comme en état de transe. La fatigue s’accumule, on porte les céramiques avec nous, sous notre bras et on fabrique un soleil, on va vers lui pour partager des bouquets de fleurs, envoyer des graines ci et là, partager les fruits d’une rencontre et d’une obsession. 
La sculpture comme répétition se glisse entre la maladresse d’une empreinte laissée sur le sol et l’obsession de l’éternité. Quant à sa différence, il s’agit de ma trace, mon coup d’estèque ou mon empreinte de doigt sur la glaise, à jamais répété/disséminé dans un réseau de dissolution/solution d’une identité qui se crée autant qu’elle se défait. Vous l’observez grandissante, ma trace de pas, rapprochez-vous donc et marchez dessus rien à craindre - je reviendrais. La main finira par poigner les mémoires et sculpter les souvenirs. En attendant jouons les bloc de terre glaise: tantôt molle pour permettre l’ouverture au monde qui rentre en nous comme pour garder son empreinte. Tantôt dure pour éviter une déformation fatale et pénétrer les étants qui nous entourent - ceux dont l’intelligente mollesse aura de l’appétence pour quelque cruauté. 
Car c’est dans les profondeurs des systèmes racinaires sous-terrains, dans la nuit noire des mystiques que la cruauté peut être travaillée sans limite. Faut pas avoir peur de se salir un peu les paluches, et ça arrive que ça sente la merde. Mais c’est comme après un bon bain de boue, on en ressortirait tout saillant avec une petite truffe sous l’aisselle: «Tient, elle est pour toi.». Là où le silence des passions fait tout éclater, moi vous le monde: vous comprenez, c’est là bas que je vis. Mais il arrive que je remonte avec une ou deux truffes sous les bras: vous aimez?

S.Manoha

 

L’âge du verre

La céramique a tôt fait de se revêtir de verre: était-ce un travestissement? Comme s’il fallait cacher la terre, la faire taire, la rendre brillante. Qu’a -t-elle à dire de si dangereux pour que l’on tienne à se point à l’enduire, à la peindre, à la masquer d’émaux divers depuis si longtemps? La vérité? Justement, non. La transparence c’est dans le verre qu’elle est, la terre elle ne l’est jamais. Le verre aurait dû mourir en même temps que Dieu, si seulement l’entreprise avait réussi. 
On traîne donc aujourd’hui de vieux restes, cadavres désarticulés, morceaux de Dieux, émaux défractés, dégoulinants, monstrueux, à vrai dire cadavériques, qui ne trahissent qu’un fait: la perte de sens s’englutine dans des ersatzs de non-sens et d’absence de sens (d’où cette molle mode des mister zen, bien-être et religions du vide de pacotille et toutes les apologies de la niaiserie plastique). On traîne un cadavre à l’agonie lorsqu’on fabrique du verre. On fabrique une soit disante autonomie sans reste, une homonie-homogénie d’une imbécilité sclérosée et scélorante car les vases clos n’existent que pour être contredits. Voudriez-vous le contredire, vous n’aurez fait que le contraire, la vérité changera de camp: de la transparence à l’opacité tout au plus: et après?
On fabriquera toujours des transparences, peu importe l’émail que l’on travaille (si travaille il y a), et les transparences, les jeux de transparences sont des modes qu’il faudrait un jour mettre en brancard pour les mêmes raisons qu’hier, toujours les mêmes raisons qu’on a expliqué cent fois. Dites «Je suis l’opaque, je suis la terre. Il n’y a rien à comprendre pour ceux qui regardent avec des yeux en verre. Il n’y a rien à toucher pour ceux qui touchent avec des gants en latex. Il n’y a rien à sentir pour ceux qui respirent en pensant. Il n’y a rien à manger dans un repas qu’on ne voit pas.» Dites «Je suis l’opaque, mon nom est un  crachat, mon nom se crache sur la vérité pour masquer la transparence, lui faire comprendre qu’elle marche depuis toujours sur la salive du monde.» Dites «Enfin je m’exprime, je m’exprime sans vérité, je m’exprime avec la vérité, je m’exprime tout simplement, je ne m’exprime pas, je ne parle plus» dites «Ce que je veux c’est être libre!». 
Il y a dans le jeu de la terre et de l’émail le jeu du monde. A cela que la transparence voudrait masquer le jeu de la différence, le jeu comme monde, la vérité comme faux sourire. Le noir veut s’exprimer, le blanc le faire taire. La folie a toujours le rôle de bandit, mais toujours console du reste. Il y a dans la terre une richesse à peine explorée. La vérité n’est pas à rechercher dans la terre, la vérité c’est une métaphore, celle de l’émail, c’est elle qu’il faut observer dans ses méandres car elle est vicieuse. Depuis longtemps elle se cache dans une brillance difficilement visible: l’éclat! Le non-sens mou des émaux contemporains nous le rappelle. C’est là tout leur intérêt. Ils nous disent: «Nous sommes à la dérive, nous n’arrivons pas à créer de sens sans Dieu: où est donc passée la transparence paisible qu’on aimait tant?». Alors ils traînent, ils traînent au lieu de se prendre en main et de créer du sens, du bon sens, du sens autonome, du sens en lui-même, du sens pour du sens, du sens sans sens, du sens sans Dieu, du sens sans émail, un sens qui n’ait aucune transparence aucune vérité: le sens de la vie peut-être. Car la vie diffère, elle diffère par le biais des fous, en marges et investi évidemment de ci de là la norme. Notre travail à nous, artistes, n’est pas de nourrir des cadavres mais de créer des nouveaux nés. Alors cessez donc d’inventer des émaux! et rapprochez-vous de la terre, arrêtez de vivre des restes, arrêtez de vivre sans restes, vivez tout simplement!  

Simon Manoha est né à Guilherand Granges, Ardèche, en 1987. Après avoir étudié la musique improvisée, il emménage à Paris pour y étudier la philosophie contemporaine à la Sorbonne. Il revient ensuite à l'une de ces premières passions: la photographie, qu’il continue à l’instar de toutes ses autres disciplines, de travailler. Son oncle étant potier, il finit depuis ses souvenirs d’enfance, par être rappelé par la terre. Toutes ses idées trouvent alors une faisabilité, une préhension qui lui manquaient jusque là. Il décide comme à son habitude d’apprendre en autodictate, et ce depuis le commencement: la recherche d’argile. Premiers essais, premières constructions de fours, premières erreurs. Les matières qu’il photographiait trouvent enfin leurs pâtes, leurs reliefs, l’argile prend forme depuis toutes ses observations de troncs d’arbres, de rocs, de statures humaines et de peaux. Il installe son atelier à côté d’un Anagama (four à bois), de sources d’argiles et d’innombrables minéraux utilisés pour ses émaux en Ardèche, où il travaille actuellement sur une nouvelle série "Décommodage" qui allie terre, métal, bois et pierre.